RDC/Nord Kivu/Goma:les attaques ciblées contre les opérateurs économiques inquiètent

Par Tuver Wundi et Jonathan Kombi


Une dizaine de changeurs de monnaie – cambistes comme on les appelle ici- et d’hommes d’affaires ont été tués dans des circonstances plutôt floues au courant de l’année 2020 à Goma, la capitale de la province du Nord-Kivu. Le modus operandi et les mobiles de ces assassinats tels que révélés par les présumés auteurs font croire qu’il s’agit des crimes prémédités et des assassinats ciblés. Si quelques-uns de ces actes ont eu droit à des procès plus ou moins corrects, d’autres sont passés sous silence au grand regret des familles des victimes. Enquête au cœur de ce qui parait comme une nouvelle forme de terrorisme dans une province déjà en proie à des groupes armés depuis une quinzaine d’années.
Lundi 23 novembre 2020, le nommé Nestor Mahano, changeur de monnaie et habitant au quartier Katindo dans la commune de Goma a été fusillé après 18h locale, par des hommes porteurs d’armes à feu à l’endroit communément appelé RVA. La victime était abattue sur le chemin de retour de son lieu de travail. « M. Mahano a été tué alors qu’il revenait du lieu où il exerçait son activité de change de monnaie en face de l’hôpital provincial du Nord-Kivu. Ses bourreaux qui étaient sur une moto ont pris le large après avoir commis leur forfait. Il a laissé derrière lui une veuve et deux jumeaux », témoigne Jules Ngeleza, qui vient de terminer son mandat comme président du conseil communal de la jeunesse de Goma. La victime était membre de l’association des cambistes du Nord-Kivu (ACANOKI). Il est le neuvième changeur de monnaie à être tué presque dans les conditions similaires depuis février 2020.
Jules Ngeleza, nouvellement élu au poste de président communal de la jeunesse, suite notamment à ses multiples dénonciations des cas d’insécurité dans sa commune affirme que ces derniers temps, les changeurs de monnaie sont devenus de plus en plus la cible des bandits pour des raisons que « seuls les services attitrés peuvent arriver à dénicher ». Mais beaucoup de personnes concernées par ces événements estiment que les assassinats récemment enregistrés sont tous ciblés et visent les opérateurs du secteur qui détiennent un capital important d’argent. Il s’agirait, selon toute vraisemblance, des règlements de compte au sein de la corporation où se battent plusieurs groupuscules organisés en associations. Certains ont été abattus à la suite d’une compétition interne sur le marché de change au vue d’une performance atteinte par les défunts dans leurs activités, créant ainsi des jaloux au sein de la corporation des changeurs. D’où une planification d’élimination physique dans le seul but d’arracher les butins au retour du marché de change le soir, sur le chemin des domiciles. Plus d’une arrestation des auteurs et complices des crimes le prouvent lors de l’identification des criminels arrêtés, car identifiés comme changeur de monnaie de la ville dans certains cas.
Lutte de positionnement
Depuis un temps, il s’observe une crise de leadership au sein des associations regroupant les changeurs de monnaie au Nord-Kivu. La multiplicité de ces associations de changeurs n’est toutefois pas sans conséquences sur lasécurité des sociétaires. C’est notamment ce qu’affirme Cyprien Sebihogo Ngoga, bourgmestre de la commune de Goma. « Nous estimons que la plupart des morts enregistrées dans le rang des changeurs de monnaie sont liées aux conflits entre leurs associations. C’est pourquoi nous avons fait une cartographie définissant le rayon d’action de chaque association. Mais jusqu’à présent, ils ne sont pas d’accord. Nous sommes obligés de les forcer à se conformer à cette décision parce qu’on ne peut pas tolérer de continuer de perdre les gens à cause des conflits qui opposent trois associations », argue-t-il.
En effet, il existe trois regroupements différents de cambistes dans la province. Outre l’Association des Cambistes du Nord-Kivu (ACANOKI), deux autres structures sont venues s’ajouter à savoir : le Rassemblement des Cambistes du Nord-Kivu (RACANOKI) et la Mutuelle des cambistes du Nord-Kivu (MUCANOKI). Une des raisons de cette multiplication est que l’adhésion au sein de l’ACANOKI exigeait une caution non remboursable de 350$ par chaque demandeur sans contrepartie au profit du demandeur, hormis la licence de devenir changeur. Cette situation a révolté les acteurs en interne qui ont fait scission pour créer le RACANOKI avec une approche de mutualisation des intérêts au profit des adhérents qui bénéficient des assistances ponctuelles selon les circonstances heureuses ou malheureuses, tandis que la MUCANOKI a libéralisé le travail de changeur en acceptant à quiconque le veut, même sans fond de démarrage d’obtenir la qualité de changeur. Cette dernière structure est née à la suite de la révolte d’un des pionniers de l’ACANOKI dont les intérêts n’étaient plus protégés au sein de celle-ci, révèlent des cambistes.
Des cambistes anonymes affirment que les approches d’intérêt des leaders de ces associations et leurs membres font la différence dans les actes que posent les acteurs sur le terrain. Ils pointent du doigt certains jeunes ayant obtenu la licence au moindre effort financier jouent le rôle de perturbateurs en suivant régulièrement les mouvements de ceux qui ont un capital consistant pour monter une embuscade selon leurs désirs de gagner sans beaucoup d’efforts, soulignent les changeurs. D’où le besoin de voir une remise de l’ordre dans ce secteur afin de bien identifier les capitaux de chaque membre pour sécuriser la circulation de la monnaie qui s’effectue à ciel ouvert en RDC.
Cependant, la multiplicité de ces associations est appréciée différemment dans la ville selon les que l’on est du côté des autorités administratives ou plutôt membres de ces structures. Pour les sociétaires, la création de ces deux nouvelles structures ne devra pas être considérée comme une piste amenant vers les assassinats répertoriés.
Conflits de terre ou des créances mal gérées
Dans certains milieux de Goma, de nombreuses personnes pensent que ce sont des conflits de terre qui seraient à la base de ces règlements de compte. C’est le cas de l’un des assassinats les plus emblématiques, celui de Simba Ngezayo, un opérateur économique très connu de la région, criblé des balles par des meurtriers circulant sur une moto, alors qu’il déposait son fils à l’école Arc-en-ciel en plein centre-ville de Goma le matin du 3 novembre 2020. « Nous pensons que ces tueries sont ciblées. Elles sont souvent liées aux conflits terriens qui font la une dans la ville de Goma », explique une source de la société civile ayant requis l’anonymat. D’autres évoquent plutôt un règlement des comptes entre emprunteurs et préteurs d’argent. C’est la piste des assassinats commandités par des créanciers incapables d’honorer leurs engagements.
C’est notamment l’avis de Kembo Amunasi, président de la branche Goma de l’Association des Boutiquiers, une des composantes de la Fédération des Entreprises du Congo qui souligne que le prêt d’argent avec des intérêts usuraires dépassant le niveau recommandé par la loi, communément appelé « RIBA » est souvent brandi comme mobile principal dans la plupart de cas d’assassinat des changeurs de monnaie. « Le secteur doit être réorganisé en mettant en place un mécanisme compréhensible des bénéfices légales ». De même, il faut règlementer le commerce de la monnaie dans le « RIBA » qui occasionne un enrichissement sans cause de la part des changeurs, en limitant la marge d’intérêt à un plafond raisonnable selon la loi financière au pays pour espérer arrêter cette vague d’assassinats ciblés, proposent certains observateurs.
Ce n’est pas tout. Au sein de la société civile, certains pensent également que ces assassinats sont liés aussi à la mauvaise gestion du DDR (Désarmement, démobilisation et réinsertion). Beaucoup des démobilisés ont été abandonnés à leur triste sort. « Ces tueries sont liées aux ciblages des personnes selon leurs domaines d’activités. Il suffit d’être changeur de monnaie avec des sommes colossales et on est éliminé. Il suffit de vendre des minerais, et même de recevoir sa tontine, ce qu’on appelle Likelemba ici à Goma et vous serez visités. Nous pensons que trop c’est trop avec cette criminalité », se plaint Marion-Ngavho, président de la coordination urbaine de la société civile de Goma.
Sur un autre registre, des témoins nous ont affirmé qu’un cas d’assassinat recensé dans la ville de Goma en 2020 s’assoie a plutôt pour origine une déception amoureuse mal digérée dans le chef des filles qui avaient tant espéré avoir une chance d’être prises en mariage par la cible abattue, mais qui, une fois ayant gagné plus d’argent dans les opérations de change, s’était engagé avec une autre femme inconnue du circuit des prétendantes au mariage.
Les autorités s’impliquent

« Nous sommes en train évidemment d’analyser tous les paramètres. Nous avons déjà eu même à organiser des réunions avec cette corporation (Ndlr : les changeurs de monnaie). Mais, comme autorité publique, nous on ne voit pas la sécurité d’une couche particulière. On voit la sécurité de l’ensemble de la population du Nord-Kivu. Évidemment, il faut comprendre que, plus il y a du développement dans un coin, plus il se développe des facteurs criminogènes. Des réponses sont en train d’être envisagées, d’abord par rapport à la sécurité personnelle de toutes ces personnes qui manipulent de l’argent au vu et au su de tout le monde. C’est déjà un indice qui les met dans une situation de vulnérabilité au regard de la criminalité urbaine », avait réagi en son temps, Carly Nzanzu Kasivita, le gouverneur civil du Nord-Kivu. Et de rassurer: « Nous pensons que nous allons continuer les discussions avec eux pour nous rassurer qu’il y ait des mesures de protection individuelle, soit réorganiser les corporations comme partout ailleurs. On ne se promène pas avec de l’argent dans les mains parce qu’évidement, l’argent fait beaucoup des jaloux. Nous sommes en train de travailler».
Des efforts ont été consentis par les services de sécurité. Fin novembre, un bouclage de la Police nationale congolaise (PNC) et des FARDC dans le quartier Bujovu dans la Commune de Karisimbi à Goma, a permis la saisie des armes de guerre (8 AK 47), une dizaine de chargeurs pleins de munitions ainsi que d’autres armes blanches (machettes, flèches…). 45 présumés auteurs d’insécurité ont été appréhendés, parmi lesquels 12 sujets rwandais, ont rapporté les autorités. A la mi-décembre 2020, la Police nationale congolaise a également réussi à mettre la main sur trois présumés bandits opérant avec des motos, principal moyen de transport qu’utilise les assassins dans tous les cas suivis, ceci sans plaque d’immatriculation. Ils ont été transférés à l’auditorat militaire, garnison de Goma où les deux principaux inculpés ont écopé de 20 ans de prison alors que leur collaborateur a été condamné à 3 ans d’emprisonnement.
«Je suis l’homme le plus heureux de voir comment la justice a répondu favorablement à notre demande. Nous avons traqué ces criminels de grand chemin qui tuent, qui volent avec violences, qui commettent des assassinats, des meurtres et à notre demande d’une audience en flagrance, la justice a bien fait son travail. Les criminels ont été condamnés», se réjouissait alors le lieutenant-colonel Alain Alisa Job, commandant de la police ville à Goma. De même, le porte-parole de l’armée avait annoncé l’arrestation de trois présumés meurtriers de Simba Ngezayo, le dernier cas emblématique, le lendemain de son assassinat. Les présumés criminels arrêtés qui ont été très vite acheminés à Kinshasa, au grand mécontentement des habitants de Goma. «On aurait souhaité que leur condamnation se fasse à Goma pour que tout le monde suive le procès. Maintenant qu’ils sont transférés à Kinshasa, que la justice procède à une audition de ces bandits devant caméra pour que les gens qui sont au Nord-Kivu suivent comment ces gens-là seront en train d’être interrogés par les juges et leur condamnation soit connue de tous afin que même les criminels qui les ont envoyés soient connus », propose Thomas d’Aquin Mwiti, vice-président et porte-parole de la société civile forces vives de la RDC.
Des voies pour endiguer la criminalité
Après l’arrestation de plus de 45 présumés criminels dont une dizaine de sujets rwandais, lors de différents bouclages organisés par les forces de sécurité, les autorités provinciales avaient dénoncé une insécurité causée par des étrangers « illégalement établis sur le sol congolais». «Non seulement la ville de Goma est confrontée aux effets de l’insécurité due à la proximité avec le parc national des Virunga avec la présence des FDLR, mais elle fait aussi face à une criminalité transfrontalière. On a déjà arrêté aussi des voleurs à mains armées qui viennent de l’Ouganda et du Rwanda. Mais, au-delà de toutes les stratégies arrêtées par les forces de sécurité, nous avons toujours sollicité l’accompagnement de la population», rappelait alors le gouverneur Kasivita le 26 novembre 2020 à l’issue d’une fouille et bouclage dans un quartier non loin de l’aéroport international de Goma.
A l’instar de tous les responsables de la sécurité, le numéro 1 de la Police Nationale Congolaise Goma pour sa part a invité les habitants de la ville volcanique à toujours collaborer avec les forces de sécurité. « Nous demandons la population de prévenir la police sur tout cas suspect. Car l’arrestation de ces criminels a été possible grâce à la bonne collaboration avec la population qui nous a donné des informations à temps. Nous demandons à la justice de déférer plus loin de la province du Nord-Kivu tous ceux qui sont condamnés à 20 ans et plus d’emprisonnement », s’exprimait le commandant ville de la police après le verdict sur les présumés criminels.
La société civile, elle, plaide pour des solutions durables contre cette criminalité : « Nous pensons par exemple en ce qui concerne les conflits terriens, il est temps que les services puissent les étudier minutieusement. Par rapport à la sécurité de la population, la société civile a toujours demandé qu’il y ait contrôle d’armes et des minutions. Que nous puissions voir certaines autorités chargées de la sécurité être permutées parce que les services de renseignement sont là mais il y a des gens qui se font tuer. Nous avons des enquêtes amorcées sur la criminalité mais qui n’aboutissent jamais. Nous pensons que pour le cas de Ngezayo et les autres, les enquêtes seront menées et des bandits traqués afin qu’ils répondent, même publiquement de leurs actes », suggère Marion- Ngavho, président de la société civile urbaine de Goma. Car, se plaint-il : « nous constatons que la ville de Goma est en train de devenir la capitale de la criminalité en RDC. Aux autorités étatiques de renforcer la collaboration entre la population et les forces de sécurité sans laquelle nous n’aurons pas la paix ».
La plupart des personnes arrêtées comme faisant partie d’un gang ayant soit tué un changeur de monnaie ou un opérateur économique reste sous la procédure d’investigation au sein des juridictions provinciales sans procès public pour faire éclore au grand jour la vérité sur différents crimes et soulager les familles victimes, comme le souhaite la grande majorité de la population de Goma. Ces présumés criminels sont régulièrement transférés dans la prison centrale en attente des procès qui tirent en longueur jusqu’au découragement des membres ayant perdu un être cher dans des circonstances souvent décriées à travers des manifestations de rues lors des cérémonies funéraires. Etre cambiste à Goma ou opérateur économique en vue n’est plus chose prestigieuse.

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